Peut-être avez-vous entendu parler de Horses, "le jeu banni de Steam". En tout cas, c'est comme ça que je l'ai découvert moi-même. Ce qui aurait pu être une catastrophe pour sa distribution pourrait avoir été une chance, car Horses s'est retrouvé en tête des ventes de gog.com pendant plusieurs jours ! Steam n'a pas communiqué précisément sur les raisons de son refus dans le magasin. Après avoir terminé le jeu, je ne pense pas qu'il méritait une interdiction. La nudité est cachée par des gros pixels et les moments les plus horribles ne sont pas très graphiques. Cependant, même si Horses ne nous inflige jamais d'images explicites, il est clairement créé pour déranger. Dès ses premières secondes, il instaure un malaise qui durera jusqu'au générique de fin.

Le jeu commence par un plan sur un vieux projecteur de cinéma. Ce n'est pas un hasard et on découvre bien vite que la mise en scène est particulièrement inspirée par le cinéma expérimental. On se retrouve ainsi plongés dans une esthétique en noir et blanc au format 4/3, façon films muets. De même, les interactions avec les objets sont accompagnées par des cinématiques en FMV (rappelant Jan Švankmajer, une inspiration assumée par l'auteur) qui viennent créer un décalage assez déstabilisant. Si on excepte le cliquetis constant du projecteur, il n'y a jamais de sons et les dialogues apparaissent sur des cartons noirs. On entend parfois quelques bruitages, mais ceux-ci servent en général à rendre plus angoissantes des scènes qui ne devraient pas l'être. Manger un steak n'aura jamais été aussi glauque et si vous n'aimez pas les bruits de mastication, vous allez souffrir...

Mais parlons du pitch du jeu. On y incarne Anselmo, un jeune garçon que son père trouvait trop oisif. Ce dernier lui a dégoté un job d'été de 2 semaines dans une petite ferme. Le propriétaire des lieux l'accueille et lui montre son lit, le jardin potager, puis les chevaux qui font sa fierté. Comme vous pourrez le voir sur les captures d'écrans, ces "chevaux" sont des humains dénudés et réduits en esclavage. S'en suivent 14 jours où Anselmo devra aider dans les tâches du quotidien, comme arroser les légumes, couper du bois ou enterrer un cadavre. Le normal se mélange à l'horreur et on ne sait jamais trop ce que les journées nous réservent.

Horses fait partie de ces oeuvres à petit budget qui se focalisent sur la création d'un objet d'unique. J'ai lu que certains le considèrent comme un assez mauvais jeu. Je le concède, Horses ne brille pas par son gameplay et il transmet assez peu de choses autrement qu'avec l'audiovisuel. Les interactions sont basiques et les énigmes sont assez bancales, mais je trouve que ça fonctionne et j'ai été suffisamment impliqué dans mes "tâches" sans que ce soit ennuyeux. On pourrait même dire que ce gameplay maladroit est au service de la narration car il renforce cette impression que le jeu est "presque normal", mais pas tout à fait. Un peu comme son univers en somme. De même, les graphismes sont dépassés et les animations sont saccadées et déforment parfois les personnages. Une bonne façon de mettre un manque de moyens au service du malaise !

En tous les cas, que le jeu soit bon ou pas, on peut probablement s'accorder sur le fait qu'il ait été réalisé par des artistes avant tout. Le studio Santa Ragione est connu pour développer des thèmes forts et des atmosphères inconfortables, parfois au détriment des mécaniques. Et si Horses possède une esthétique clairement inspirée par le cinéma surréaliste, j'ai très envie de rapprocher ses thématiques de celles du cinéma italien subversif des années 70. Peut-être que je suis biaisé, car les développeurs eux-mêmes sont italiens et que les articles sur le bannissement font écho aux censures qui ont eu lieu à cette époque.

Dans ce contexte, on pourrait même penser que ce petit scandale est la meilleure publicité que le jeu pouvait espérer. Et il me semble que cette décision rend le propos du jeu encore plus intéressant. Les thématiques de Horses sont fortement centrées sur la peur de la sexualité ainsi que sur la punition des personnes jugées "immorales" selon des critères religieux. Et je ne peux pas m'empêcher de voir une certaine ironie dans tout ça. Une plateforme américaine qui publie sans complexe des jeux pornos, dont certains flirtent avec la pédophilie, choisit de refuser Horses. Comme si la sexualité n'était tolérable que lorsqu'elle est un produit de consommation.

Pendant ce temps, le climat politique actuel semble parfaitement tolérer, voire banaliser des discours extrêmes sans réelle conséquence. Le puritanisme et l'anti-intellectualisme sont à la mode, surtout aux États-Unis. Bien sûr, je ne prétends pas que Steam est volontairement un outil du pouvoir, ces plateformes obéissent à une logique capitaliste. Mais ce parallèle montre à quel point l’anticonformisme peut vite déranger. Horses ne critique pas uniquement les individus, il implique que l'oppression vient avant tout d'un système, que nous sommes tous des rouages dans une machine.

Et du coup, je me demande si cette esthétique tellement inspirée du cinéma n'est pas une façon de nous rappeler le passé. Les réalisateurs des années 70 en Italie voulaient illustrer le fait que le fascisme était toujours présent dans la vie politique. Il n'avait pas disparu, il s'était transformé et dilué plus subtilement dans la morale, la religion, l'ordre social. Et de la part d'un jeu en noir et blanc en 2025, j'ai un peu l'impression que le message est le même : les sujets de ces "vieux" films sont bel et bien d'actualité. Ce qui était vrai hier l'est encore aujourd'hui.

Conclusion

J'aime ce qui est bizarre et j'ai beaucoup aimé Horses. C'est un jeu un peu bancal, mais vraiment unique. Je ne pense pas qu'il vous laisse indifférents et je vous le recommande si vous n'avez pas peur d'être mal à l'aise.

Horses est particulièrement inspiré par le cinéma et ne vous occupera pas bien plus longtemps qu'un film, soit environ 2 heures. À l'heure où j'écris, il est uniquement en anglais et en italien. Comme vous l'aurez compris, vous ne le trouverez pas sur Steam, il faudra aller voir du côté de gog.com ou de itch.io

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